Just you and me

17 11 2009

“A la tienne pépère, dit cordialement au travesti cosmonaute la momie aux beaux yeux du cinématographe. C’est dans un bar un peu suffocant où plane la poussière dorée de fin d’après-midi. Les cocktails sont meurtriers, frappant comme des poignards. La sueur fait briller les fards du jeune monstre et de la diva longue et surfine qui fait glisser en pluie ses bracelets le long de son bras transparent. Dehors, sur le trottoir, luisent des palmiers et des chênes, les laborieux rentrent au bercail, les carrosseries fabuleuses d’américaines ou d’allemandes lancent leurs éclats. Ils sont seuls pour l’instant dans le bar, Toni pour lui, ou Annouchka, Stella Maelström pour elle. Syrienne elle est, malgré les douces mèches incolores qui casquent sa tête petite et ronde, malgré ses yeux d’amande verte où perle de l’or pur. Lui, diable anguleux et soyeux, est de partout comme d’ici, fixé ici pendant les longues périodes d’entraînement et de nuits spectaculaires. Depuis cette boîte cuivre et noir une semaine auparavant, ils sont fous l’un de l’autre, collés par l’ivresse et la spirale sorcière du chaos. Grouillant dans l’inconnu étourdissant, lui, trouble comme ces anges pourris de la nuit et de la merde, elle, exsangue, indemne depuis vingt ans, fiévreuse, exhibitionniste jusqu’au sexe à peine effleuré d’une toison de fillette. Leurs bouches, l’une rouge et charnue, l’autre moelleuse et dure au regard, se mordent dans de longs accolements de papillons, de crapauds. Depuis huit jours, accompagnés de fantômes, dans un entassement de linge, une forêt de bouteilles, d’écorces d’orange, de mégots, ce sont des empoignades frustrantes, de longs mixages délirants, des hébétudes, des frénésies. Ils se haïssent, se repoussent, dégoulinent de tendresse. Toni “Annouchka” Laos n’a jamais connu de femme, elle jamais d’homme.

“Pour qui as-tu repris ton masque ? lui demande-t-il brusquement, tout au souvenir de ce souple visage d’enfant animé par la soif de lui et d’elle-même.

- Pour qui t’es-tu remaquillé ? interroge-t-elle à son tour, l’œil fendu allumé d’un feu mauvais. Tu as l’air d’une cantatrice astiquée pour l’arène, tu as aussi l’air d’une putain malade. Il crie : Non, pas malade, c’est toi qui es malade avec cet air de nonne évanouie, de chat couvant sa rage, cet air d’épouvantail.” Lèvres tordues, elle fait le geste d’écraser son cigarillo sur son poignet pâle, à peine plus fin que son poignet à lui. Il la gifle.

“Valseuse, siffle-t-elle, cul sec, carnaval. Incapable de voir une vache dans un couloir. Tu as une cerise à l’eau-de-vie dans le crâne, tu me dégoûtes, avec ta bouche de plaie ouverte, retourne te faire enculer par tes marins d’eau douce, dans ta fusée en phallus de merde.

- Va te faire exciser, pouffiasse, dans ton pays de connards.

- Fœtus, crache-t-elle, en lui balançant son talon dans les parties. Il renverse la table, attrape son canif et lui en plante la lame la plus fine dans les côtelettes. Elle est tombée, elle est un petit tas de plumes par terre, sa tunique en mailles fines saigne et ses jambes ivoire sont nues. Il contemple, hébété. Puis gueule : “Au secours ! L’ambulance ! Mon cœur… Mon petit chat… Bande de cons ! L’ambulance !”

Brigitte Fontaine, La Limonade Bleue, L’écarlate Éditions, 1997. incipit.





De dömdas Ö, 1946

3 11 2009

“Ahahah ! Sans pouvoir bouger un seul membre pour s’y opposer, un gémissement, une série de gémissements, des cadences de gémissements sans début ni fin se déchaînèrent en secousses douloureuses qui lui frappaient le diaphragme, lui déchiraient la poitrine, lui brûlaient la gorge, se forçaient un chemin au-delà de sa langue. Où donc allaient-ils ? Soudain un son éclata autour de lui, un son plein qui en quelque sorte le soulevait, l’inondant de toutes parts, coulant dans ses oreilles, brûlant et excitant comme la vapeur d’une baignoire; des courant sous-marins l’entraînaient doucement à travers des canaux dilatés, son corps léger comme un émerillon tournoyait lentement sous la moindre impulsion, et tout le temps il sentait sur sa peau la légère pression gantée du son maintenant plus aigu des doigts hésitants et insistants tendaient sa peau qui chatoyait comme une membrane dans la lumière piquante de la verdure du canal, ses nerfs étaient douloureusement enroulés autour de trois doigts cruels et plongés dans l’eau courante glacée, il était comme épluché vivant jusqu’au coeur du noyau – et là-dessus, il s’éveilla sur le petit pré habituel du rêve de la soif.” (p.12)

 

“Déshabille-toi, dit le père à l’enfant, mets-toi tout nu, pose tes vêtements sur la peau d’ours, penche-toi en avant comme le misérable ver que tu es, les jambes légèrement écartées le dos tourné à la porte, la tête aussi près que possible du plancher, la crinière doit pendre, comme ça tu ressembleras à un lion.

Il déroule la lanière du fouet qui n’en finit pas, tourne encore une fois la clé dans la serrure, les pas effrayés des domestiques s’arrêtent derrière la porte. Puis s’écoule une minute de silence, et brusquement on entend le roulement des voitures sous les voûtes, les chevaux hennissent, un charretier chante une chanson, lentement la lanière se détend sur le plancher et rampe comme un serpent vers l’enfant terrifié, au corps blanc comme de l’ivoire. Enfin la lanière se lève sur l’ordre de son maître, mais s’enroule autour d’un chadelier d’argent qu’elle projette violemment à travers la pièce.

- Reste tranquille, maintenant, joins les mains sur tes genoux, tends le dos pour me donner meilleure prise.

Le fouet siffle de nouveau, et soudain un canal rouge qui va de l’épaule de l’enfant jusqu’à sa hanche gauche est creusé en travers de toute cette blancheur.” (p.19)

 

“Des fragments de rêve voltigeaient à la surface; il était agenouillé et vivait éveillé tout ce qui lui était arrivé en rêve. Pendant ce temps, le flotteur rouge – maculé du sang d’un poisson géant – émergeait doucement de la mer avec d’infinies précautions, comme si le pêcheur invisible désirait à tout prix ne pas effrayer sa proie. La soif, pensait Lucas Egmont, tout est soif. La culpabilité, la peur, le remords, la cruauté, le mensonge, tout est soif, la fuite, la dégradation, les exploits, le désir d’être ensemble, tout n’est que soif.

Doucement renversé sur le dos par cette certitude, il vit soudain la surface ridée de la mer se tendre comme un drap de pompier en une immense quiétude bleue sous le soleil équilibriste qui se tenait encore rouge et ventru sur le sol et levait les yeux vers l’échelle et la corde. La soif, pensait-il, la soif autour de laquelle tout tourne, le seul point fixe dans un univers soluble, où étions-nous sans la soif – comme l’hôte unvité pour la première fois à diner et qui, embarrassé par le trop grand salon, ne sait quoi faire de ses mains.

Parce que la soif est la seule chose sûre, pensait-il, je peux encore vivre pendant un temps : pas pour l’étancher, non, mais pour l’entretenir, car si je perds la soif, que restera-t-il ?

Et entre l’aube et le matin, le rêveur qui est en chacun de nous et qui est le plus cynique de tous l’aida à fuir sur des coursiers rapides, loin de tout ce qui l’avait jusqu’alors poursuivi : la faute de son enfance au château et sa faute à la banque, la crainte de tout ce qui voulait le forcer à agir, le remords de s’être réfugié dans l’univers des diaphragmes et de la truite ensorcelée. Que te reste-t-il d’autre, pensait-il, sinon d’entretenir ta soif ? Si tu veux être mis en pièces par les choses sans importance, alors, bois !

Soudain de blancs nuages s’élevèrent de l’intérieur de l’île – c’étaient les seuls oiseaux de l’île, des sortes de mouettes muettes au cou dénudé, au bec rouge et crochu et au vol silencieux. Pris d’angoisse, il se souvint alors des minutes fiévreuses autour des bidons enterrés, des bousculades, des piétinements, de l’instant, de jouissance suprême quand le liquide inondait le palais, et de l’interminable torture qui suivait, quand il fallait rendre compte de tout; pourquoi avait-il trompé la banque, abusé ses patrons de façon éhontée et pourquoi avait-il fui avec l’argent longtemps caché ? C’était comme un véritable onanisme : une heure d’exquise tentation, une minute où tour cédait devant les délices de la douleur, un jour de repentir et de perfides embûches.” (pp.32-33)

 

Stig Dagerman, LÎle des condamnés, chapitre premier, “Soif de l’aube”, traduit du suédois par Jeanne Gauffin, Denoël, 1972





Bodeln, 1933 – sample 1

1 11 2009

“”Vous déciderez-vous enfin à jouer ? cria un monsieur blond et sympathique, qui dirigeait son browning vers leur cachette.

- Non ! beuglèrent les Noirs.

- Mais nous avons un autre orchestre ! cria quelqu’un, essayant de rétablir un peu de calme. Nous en avons un autre !

- Au diable cette sentimentalité ! Ceux-ci doivent jouer ! Debout, les singes !”

On les arracha de leur abri et le fracas recommença, pire qu’auparavant. Ce fut un tohu-bohu insensé. Des objets volaient de tous côtés comme des projectiles mortels, de petits hommes se tenaient debout sur des chaises et criaient. Les Noirs furent pourchassés dans toute la salle.

“Voyons, que diable ! Nous sommes pourtant civilisés !…

- Quoi ! Si tu répètes ces paroles, je te descends !

- Civilisation – fi ! “

Un grand gaillard noir, probablement celui qui avait donné un coup de poing, s’élança comme un possédé, renversa tout à coups de pied sur son chemin et distribua des knock-out meurtriers à gauche et à droite, jusqu’à ce qu’il fût abattu par un coup de revolver bien dirigé. La main pressée sur son coeur, il tomba avec une sorte de grand rictus sans expression. Les autres rassemblèrent leurs forces dispersées et, agrippant des chaises en guise d’armes, fendirent le crâne de ceux qu’ils pouvaient atteindre. Jusqu’au moment où ils tombaient, ils luttaient dans une rage aveugle, le blanc de leurs yeux brillant de haine.

[...] Et les Noirs jouèrent. Les yeux injectés de sang, les mains et les visages injectés de sang, ils jouaient comme des forcenés. C’était une musique comme on n’en avait jamais entendu, folle, terrifiante, qui faisait songer à des cris nocturnes dans la jungle ou au tonnerre des tam-tams quand les tribus de la forêt vierge se réunissent après le coucher du soleil. Au premier rang se tenait un Noir géant. Les dents serrées, il battait du tambour comme un possédé, le sang coulait le long de son cou d’une blessure béante à la tête et sa chemise déchirée était toute rouge. De ses grands poings ensanglantés il frappait plus fort; les autres instruments se fondant avec le sien, on aurait dit un seul hurlement inarticulé.

Magnifique ! Magnifique ! Les Blancs dansaient, sautaient et bondissaient au rythme de cette musique. On dansait partout dans l’immense local – c’était comme un chaudron de sorcière aux vagues bouillonnantes.

[...] Les femmes rayonnaient de désir et de beauté; elles jetaient des coups d’œil ardents sur le grand Noir ensanglanté et glissaient la jambe entre celle de leurs cavaliers : les hommes se serraient nerveusement contre les bas-ventres, excités par les regards et par les revolvers encore chauds qui ballottaient sur leurs dos comme un membre viril supplémentaire…”

 

Pär Lagerkvist, Le Bourreau, traduit du suédois par Marguerite Gay et Gerd de Mautort, Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1997