“Je veux rester dans sa ville. Le vendredi je cours à la campagne. Je voyage en camion. J’y pense. Les cahots m’émeuvent aussi. J’arrive et je profite du crépuscule. Pendant que je fais mes courses dans les fermes, je rumine le crépuscule et l’événement. C’est le règne du bouton d’or et de l’herbe svelte. La terre pisse du vert. Les sentiers en sont inondés. Il y a des litières odorantes qui se perdent. Les grands herbages ne sont que penchants pour de savoureux délassements. Les troupeaux se reposent. Ils sont allongés et ils se baignent dans les fleurs. Une touffe de trèfle égarée a fait sa goutte de sang caillé contre une haie. [...]
A la campagne, je n’ouvre plus ma fenêtre et la nuit ne vient plus à mon chevet. J’entends encore le chat-huant qui chahute le silence. Je fends une chaleur recluse. Je me couche dans un lit défait. Avec leurs dents, les souris ont découpé des fanfreluches dans le drap du dessous. J’écrase des bêtes vert amande. Deux souris s’abritaient à la place de mes pieds. C’est un lit fréquenté.” pp.8-9
“J’ai vu des abat-jour invendables. On les avait alignés sur le rayon d’une arrière-boutique. On ne les avait pas serrés les uns contre les autres. Leur laideur ne se froissait pas. Mon visage est un abat-jour invendable, mais je n’ai pas d’arrière-boutique pour le dissimuler…” p.15
“Paris avait sorti tous ses gris. A dix heures du soir, on lance les rues jusqu’au ciel. Il y a des marronniers vert bouteille. Le mystère s’affaire dans ces ruches de feuillages. Une carcasse d’hôpital inachevé est au niveau des temples grecs. Un crépuscule d’un bleu très mûr est en suspens autour des arbres.
On fane au mois de mai. On décapite déjà l’été. Nuit et jour, je suis éblouie. Il y a des nappes de marguerites sur les prés. Le soir je lève la tête et je les retrouve au ciel.” pp.15-16
“Le ciel est ému. Le vent est tombé. Les arbres attendent des ordres. Il y a un scintillant ménage dans le prunier. Le vol des oiseaux est sobre. Ceux qui se meublent dans la nochère du vieillard chez qui je loge tapent du bec avec hardiesse. Le bruit est affable. On a donné de grands coups de pinceau au ciel. Il y a des escadrilles de panaches frisottés. Les “pleureuses” qui couronnaient les chapeaux de ma mère leur ressemblaient. Il y a des sirènes décapitées. Il y a un fabuleux cornet. Il est plein de clartés rêveuses. Il y a aussi l’Afrique avec le Cap qui tourne à gauche. Il y a des écharpes en flocons. Parfois tout se contracte comme une fleur sous-marine. Il y a un continent bleu, des bancs de lumière, d’autres bancs d’un bleu plus usé. Tous les bleus déteignent sur les contreforts de verdures. Ce gala de nuances abat ma plume. C’est le soleil couchant.” p.19
Violette Leduc, in L’Affamée
L’impression qu’on pourrait continuer indéfiniment. Une Saint-Genêt dans une jaquette d’hiver. Celle qui se consume. De dilection. Pour le Castor. Trente pages plus tard, la lettre de Simone a été dévoré par les loups. Presto. Bruisse. Rémanence d’un triste cahot. Le sel marin érode les ridules. Hunger. Quelques jours. Quelques jours encore.








Miettes d'encre