La mort est une fractale. Ce jour d’hui, Béatrix Beck est décédée. Quatre-vingt-quatorze ans. La bouche blonde de Chazal l’annonce puis le Monde. C’est en soufflant avec ma mère les bougies de ses cinquante ans que. Obituaire macaron, je te donne à l’oubli. Nevers s’enneige. Un garçon pisse devant le siège du Parti Socialiste. Et son souvenir. Elle est partie comme une ellipse. Quatre-vingt-quatorze ans plus tard, elle ne fut plus que pas. Mais avec combien de. De joies, plus. Triste.
Initials B.B.
30 11 2008Commentaires : Laisser un Commentaire »
Tags : beatrix beck
Catégories : Konfitüre
B.Beckomania, part II
15 11 2008- Il est, ça s’appelle, tu sais, quand les gens sont, quand on dit que les gens sont morts”, bredouilla Barny, et sa voix se brisa. France se redressa comme une vipère. Ses étroits yeux verts gris s’allumèrent, elle demanda : “Qui a tué papa ?” Avec la conscience de mentir, Barny répondit : “Personne. Il est mort comme ça.” Elle s’étonnait qu’un enfant de trois ans et demi se rendît si bien compte de ce qu’était la mort, quand France supplia : “Tu vas le démourir, dis ?” et ajouta : “J’aurais si tant mieux aimé que ce soit toi qui sois morte au lieu de papa.” p.64
Barny donna aux réfugiés les vêtements civils de Vim. Elle se rappelait qu’il avait dit : “Je ne suis pas fétichiste.” et éprouvait une amère satisfaction à ce que ce linge soit porté par des corps vivants, à ce que ces souliers continuent de marcher. “Ma petite Barny, lui dit Betty, au lieu de laisser toutes les affaires de votre mari à des gens que vous ne connaissez pas, vous ne voulez pas me donner sa chemise bleue ? Ça me ferait un chemisier épatant.” Et la chemise du soldat mort couvrit les mamelles de la femme entretenue. p.69
La soeur de madame Sinant, Betty Sinant, arriva de Suisse, fringante, fardée, parfumée, et parlant constamment de “Herman”. “Herman payera” et “Herman enverra la boustifaille” devinrent les leitmotive de la famille. “Tu verras, dit Catherine à Barny, si Herman envoie des figues, on va se régaler. - Qui est Herman ? demanda Barny ? - C’est le fiancé de tante Betty, répondit Brigitte en arrondissant les yeux. - Le fiancé du quart d’heure ! s’écria Catherine avec un rire éclatant qui donna de l’innocence à ses paroles. p. 19
Betty, vêtue d’un tailleur blanc et d’un feutre rose bonbon, vint chercher Barny et France pour la messe. Ça lui remplacerait le culte, sa T.S.F. était détraquée. Elle tenait ostensiblement un missel. “Où avez-vous pris ça, mécréante ? demanda Barny. -C’est un locataire qui l’avait oublié.” Barny promena son regard par toute la chambre, comme si elle espérait y découvrir un paroissien. Elle avisa sur la cheminée son Molière, à reliure patinée, et le prit. Les trois fausses catholiques se rendirent à l’église. Barny s’y sentit coupable de sacrilège, impression douloureuse à peine atténuée par son esprit moqueur. Betty, l’air perdu, s’efforçait de reproduire les attitudes des autres. On distribua le pain bénit. “Qu’est-ce qu’il faut en faire? souffla-t-elle. -Manger”, ordonna Barny. Effarée, Betty grignota du bout des dents le morceau de pain sec. France caressait dévotieusement la queue du renard de la dame devant elle. Barny pencha le front. Chaude et lourde, un larme tomba sur le Misanthrope. A la sortie de la messe, Betty demanda d’un tom réprobateur : “pourquoi est-ce que le curé a tout le temps dansé sur l’estrade ?” pp.81-2
Barny entra comme modèle à l’école d’art industriel. [...] Au pilori, elle exhibait son corps, terre de Vim, son ventre où il s’était tramé un nouvel être, ses seins dont avaient coulé le colostrum et le lait. Elle pensait à l’écorché de Bar-le-Duc, tendant vers le ciel son cœur. Elle revoyait des gisants, et le squelette de la salle d’histoire naturelle, au lycée. Ces adolescents se contentaient de peu, reproduisant la marionnette de chair, sans apercevoir les dieux qui l’animaient. p.99
Barny arrivait au point de fusion où il n’y a plus qu’une seule chaîne de souvenirs pour deux humains, avers et revers d’une brûlante médaille. p.107
Bouddha a dit : “Un seul ne peut être heureux si tous ne sont heureux. “ Le Christ va plus loin, il nous ordonne de souffrir. Bonheur, état des animaux repus. L’homme heureux manque sa destinée. Tu aimais Vim comme tu aurais pu en aimer un autre, mille autres. L’amour n’est qu’une approximation. Aucun être n’a été conçu spécialement à l’intention d’un autre. Déclamatoire bas-bleu, tu crois toujours avoir atteint à le fond. Tu vois maintenant que ta douleur n’était que littérature, comparée au au total dénuement actuel. Tu n’as plus le droit de souffrir. Il n’y a eu ni meurtre, ni accident. Même pas mort, en somme. Un simple lâchage.” Barny se leva, alla à la glace, rencontra non sans quelque étonnement son visage inchangé. Elle tira de l’armoire un tube de rouge dont elle ne se servait plus depuis son deuil et souilla de pourpre sa bouche sans baisers. Fin comme une aiguille, un doute traversa la zone d’absence, le nirvana négatif où elle était parvenue : Dampleix avait-il bien dit la vérité ? La connaissait-il ? Barny ne devait jamais acquérir la preuve nécessaire à une certitude. – excipit
Béatrice Beck, Une mort irrégulière, Gallimard, 1950.
Commentaires : 2 Commentaires »
Tags : beatrix beck, une mort irrégulière
Catégories : Konfitüre, Uncategorized
Plus loin mais où
1 10 2008A bird in the hand is worth two in the bush.
Trique – bouillon de onze heures – cagot – Gros-Jean qui veut en remontrer non à son, mais au curé. – voiture numéro 11 : les jambes – vieille femme indigne répondant tout de même au nom de Marceline Lanturlu-Lantier – dérisif – p.72 : - Me suis fait mal au petit juif (son coude, NDK). Antisémitisme philosémite. On intériorise son ennemi intime, miniaturisé pour se lover dans une précieuse jointure. Le contraire du bouc émissaire, en somme. Comme pour les judas, qu’on utilise avec délices tout en les qualifiant de moyens de trahison. – p.74 : Au fond, ces gamins font acte de piété plutôt que de vandalisme (briser des vitraux avec une fronde, NDK) en envoyant leurs offrandes jaculatoires au cœur des saints. D’ailleurs, leurs pierres sont récupérées par le sacristain pour conforter une allée de cimetière. - riffougner – mouron – chameau-chas-aiguille – Pâline – faire la pige – p.82 : Je fais claquer ma langue pour obtenir le silence. Drôle de chapelle ardente. – faire passer le goût du pain – de cujus – la Voisin – voiture à bras du fossoyeur – fayard – p.85 : en parlant de la croix sur le cercueil : Son mérite tout de même, c’est la jonction de l’horizontal humain et de vertical surhumain. – droséra – drone – p.98 : Je l’aurai ce Juif merveilleux d’une race criminelle terriblement merveilleux. Il est roux comme Jésus et judas Yann c’est mon Dieu. Ses yeux sont roux ses éphélides sont des étoiles. – calotte – dinguer – pirojki – p.102 : Tu passes outre, comme les criminels. Avec son nom à tiroir, décapsulée elle ne pourra plus se marier. – fort des Halles – Les Enervés de Jumièges suppliciés par leur père - tartempions - piment d’oiseau (qu’à la Réunion on appelle Piment zoizeau, NDK) – le poupon dans son paddock – Dodue (me rappelle l’Ulysse de Joyce, en majesté, NDK) – in spe – gratis pro Deo – A voleur voleur et demi – P.127 : J’ai envie de faire un pot-au-feu, pour nous affirmer avec modestie. – Oui, strictement casher. Nous rions presque aux larmes. - poussah – p.134 : Mon aînée et moi avons cessé de nous apercevoir. Nous faisons devant les portes des politesses à nos ombres. - les mains comme des battoirs – réticules – queue-de-renard – aérium – encaqués - le récit est elliptique – il va vite, très vite. N’en dirai pas la trame – ce serait l’effiler. Son argot est jubilatoire. Comme la Sarraute d’Enfance, l’auteur semble ne plus avoir temps de muser, elle dit pour finir. Encore.
Béatrix Beck, Plus loin mais où, Grasset, 1997.
Commentaires : 1 commentaire »
Tags : beatrix beck
Catégories : Konfitüre








Miettes d'encre