Glose de glose

13 11 2008

“Le 6 juin 1984, Calvino fut officiellement invité par l’Université Harvard à tenir les “Charles Eliot Norton Poetry Lectures” ; un cycle de six conférences, réparties sur une année universitaire, qu’il aurait dû prononcer en 1985-1987 au siège de l’Université, à Cambridge, dans le Massachusetts. Le terme “Poetry”, en l’occurrence, désigne toute forme de communication poétique – littéraire, musicale, figurative – et le choix du sujet est entièrement libre. Cette liberté fut pour Calvino une première difficulté tant il était convaincu de l’importance que revêt la contrainte dans le travail littéraire. Dès qu’il eut clairement défini – à savoir la préservation, au cours du prochain millénaire, de certaines valeurs littéraires (Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité, Consistance, NDK) -, il consacra presque tout son temps à la préparation des conférences.” Esther Calvino, Préface aux Memos

En lisant le dernier chapitre consacré à la Multiplicité - Calvino, décédé en 1985 d’une hémorragie cérébrale, avant de pouvoir terminer ses mémos et de prononcer ses conférences – je tombe sur un passage ayant trait à Flaubert, Bouvard et Pécuchet et à l’obsession encyclopédique de son auteur. Ce billet est une adresse.
Je troncature à dessein.

“Le chapitre de Blumenberg le plus étroitement lié à mon sujet, Le Livre vide du monde, est dédié à Mallarmé et à Flaubert. J’ai toujours trouvé fascinant que Mallarmé, après avoir réussi dans ses vers à donner au rien une inimitable forme cristalline, ait consacré les dernières années de sa vie à concevoir un livre absolu qui serait la fin ultime de l’univers : mystérieux travail dont l’auteur a effacé toutes les traces. De même, je trouve fascinant de penser que Flaubert, après avoir écrit à Louise Colet : “ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien” (16 janvier 1852), a consacré les dix dernières années de sa vie au roman le pus encyclopédique qui ait jamais été écrit, Bouvard et Pécuchet. [...]

Comment interpréter les dernières pages de ce roman inachevé, le renoncement de Bouvard et Pécuchet à toute compréhension du monde, leur résignation à un destin de scribes, leur décision de copier désormais les livres de la bibliothèque universelle ? Faut-il en conclure que, dans l’expérience de Bouvard et Pécuchet, l’encyclopédie et le rien sont équivalents ? Mais derrière les deux personnages se tient Flaubert : pour nourrir leurs aventures, chapitre après chapitre, il lui faut acquérir une compétence dans chaque branche du savoir, en édifiant une science que ses héros puissent détruire. Aussi absorbe-t-il des manuels d’agriculture et d’horticulture, de chimie, d’anatomie, de médecine, de géologie… [...]

L’épopée encyclopédique des deux autodidactes se double donc d’une entreprise titanesque, menée à bien dans le réel : c’est Flaubert lui-même qui se transforme en encyclopédie universelle, assimilant avec une passion égale à celle de ses héros tous le savoir qu’ils tentent d’acquérir, plus le savoir dont ils resteront exclus. Pourquoi tant d’efforts ?  Pour montrer la vanité du savoir tel que l’utilisent les deux autodidactes ? (Flaubert voulait donner pour sous-titre à son roman Du défaut de méthode dans les sciences : lettre du 16 décembre 1879.) Ou pour montrer la vanité du savoir tout court ?

Un romancier encyclopédiste du siècle suivant, Raymond Queneau, a réfuté dans un essai l’accusation de bêtise qu’on adresse à nos deux héros (leur malheur, c’est d’être “épris d’absolu” et de n’admettre ni contradiction ni doute), et tenté d’épargner à Flaubert le qualificatif simpliste d’”adversaire de la science”.

“Flaubert est pour la science, dit Queneau, “dans la mesure justement où celle-ci est sceptique, méthodique, prudente, humaine. Il a horreur des dogmatiques, des métaphysiciens, des philosophes” (Bâtons, chiffres et lettres).

Italo Calvino. Leçons Américaines, Aide-mémoire pour le prochaine millénaire, traduit de l’italien par Yves Hersant, Gallimard, 1989, pp.180-3.





Prendre langue

29 09 2008

François d’Assise. – Je ne savais pas que vous peigniez aussi des cercueils.

Vincent. – Pas seulement des cercueils, même les décors de théâtre. En préparant le cercueil, on s’est rendu compte qu’on sait peindre les décors aussi. Et nous peindrons les rêves des pierres, les fantaisies de l’eau, les flèches de la larme, les baleines d’émeraude et les genoux de sable de l’été. Fernando Arrabal in Cérémonie pour un Noir assassiné

Premier cours – TD : Le roman de l’écrivain – mise en abyme en perspective – cavalière – topo à tout berzingue sur l’histoire de la littérature comparée – un record dira Madame B. – elle a un Ipod Nano et parle de vache qui rit pour expliqué la spécularité – c’est une belle femme qui enseigne depuis une dizaine d’années à la fac – le chignon parfait le port altier de très belles jambes et des “a” ouverts – elle évoque l’Oulipo – nous dit être spécialiste de théorie littéraire et de littérature italienne contemporaine et diriger des masters – le TD porte sur Les Faux-Monnayeurs de Gide et Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino que ma corse de professeur de lettres en hypokhâgne – l’indicible Cécilia S. – ne parvenait pas à prononcer autrement qu’Italo Calvin’ – tout comme Umberto Eco qu’elle réduisait à un petit Umbertek – elle prononce le titre original avec un bel accent italien – s+7 – nous parle de la gidouille de Jarry – du work in progress joycien – de la volonté de fustiger le donquichottisme de ses lecteur et faire l’apologie d’une lecture immédiate, presque naïve – ne sommes que deux personnes à zizi entourés d’une flopée de jeunes femmes – nous parle des tutorats dispensés par des étudiants agrégés-normaliens-thésards à Paris III – êtres hybrides facilement reconnaissables – elle aussi s’est portée volontaire pour le tutorat – “étant donné le tarif horaire, ce n’est pas l’intérêt économique qui nous meut dans ces cas-là” – nous parle du roman total – des dix incipits de Calvino – des boîtes gigognes de Gide – la fois prochaine j’apporterai un ordinateur – la prise de notes fait enfler mon durillon de mal-écrivant – deux personnes partent au bout d’une heure – L1 perdus parmi des L3 – une autre part au bout de vingt minutes s’étant rendu compte que non ce n’était pas le cours sur l’épopée dans le roman – à trouver : Le récit spéculaire de Dallenbach qui sera notre go-between – impératifs : revoir la façon dont on compose un bon commentaire composé – trouver La tentative amoureuse de Gide, Le Journal des Faux-Monnayeurs et Comment j’ai écrit un de mes livres de Calvino – le cours durant une image me taraudait : celle tirée d’une indication scénique propre au Jardin des délices d’Arrabal : Un personnage de Bruegel traverse la scène de droite à gauche. L’une de ses jambes, pliée à angle droit, est serrée comme dans un étau par une étrange gouttière. Il tire une barque munie de roues : sur la barque pousse un arbre sans feuilles ni fleurs, mais sur ces branches nues s’est posé un oiseau noir figé dans une immobilité absolue. Un cadenas traverse son bec. Un cadenas.

P.-S. : En cherchant cet invalide claudicant que je n’ai pas encore trouvé, suis tombé sur un hommage d’Uderzo au Repas de Noces paysannes de Bruegel l’Ancien dans Astérix chez les Belges, p.47 – le fameux banquet final – il y était fait allusion dans l’album consacré à Astérix et son entour – de cela, je suis presque sûr. Etagères !