“Le 6 juin 1984, Calvino fut officiellement invité par l’Université Harvard à tenir les “Charles Eliot Norton Poetry Lectures” ; un cycle de six conférences, réparties sur une année universitaire, qu’il aurait dû prononcer en 1985-1987 au siège de l’Université, à Cambridge, dans le Massachusetts. Le terme “Poetry”, en l’occurrence, désigne toute forme de communication poétique – littéraire, musicale, figurative – et le choix du sujet est entièrement libre. Cette liberté fut pour Calvino une première difficulté tant il était convaincu de l’importance que revêt la contrainte dans le travail littéraire. Dès qu’il eut clairement défini – à savoir la préservation, au cours du prochain millénaire, de certaines valeurs littéraires (Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité, Consistance, NDK) -, il consacra presque tout son temps à la préparation des conférences.” Esther Calvino, Préface aux Memos
En lisant le dernier chapitre consacré à la Multiplicité - Calvino, décédé en 1985 d’une hémorragie cérébrale, avant de pouvoir terminer ses mémos et de prononcer ses conférences – je tombe sur un passage ayant trait à Flaubert, Bouvard et Pécuchet et à l’obsession encyclopédique de son auteur. Ce billet est une adresse.
Je troncature à dessein.
“Le chapitre de Blumenberg le plus étroitement lié à mon sujet, Le Livre vide du monde, est dédié à Mallarmé et à Flaubert. J’ai toujours trouvé fascinant que Mallarmé, après avoir réussi dans ses vers à donner au rien une inimitable forme cristalline, ait consacré les dernières années de sa vie à concevoir un livre absolu qui serait la fin ultime de l’univers : mystérieux travail dont l’auteur a effacé toutes les traces. De même, je trouve fascinant de penser que Flaubert, après avoir écrit à Louise Colet : “ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien” (16 janvier 1852), a consacré les dix dernières années de sa vie au roman le pus encyclopédique qui ait jamais été écrit, Bouvard et Pécuchet. [...]
Comment interpréter les dernières pages de ce roman inachevé, le renoncement de Bouvard et Pécuchet à toute compréhension du monde, leur résignation à un destin de scribes, leur décision de copier désormais les livres de la bibliothèque universelle ? Faut-il en conclure que, dans l’expérience de Bouvard et Pécuchet, l’encyclopédie et le rien sont équivalents ? Mais derrière les deux personnages se tient Flaubert : pour nourrir leurs aventures, chapitre après chapitre, il lui faut acquérir une compétence dans chaque branche du savoir, en édifiant une science que ses héros puissent détruire. Aussi absorbe-t-il des manuels d’agriculture et d’horticulture, de chimie, d’anatomie, de médecine, de géologie… [...]
L’épopée encyclopédique des deux autodidactes se double donc d’une entreprise titanesque, menée à bien dans le réel : c’est Flaubert lui-même qui se transforme en encyclopédie universelle, assimilant avec une passion égale à celle de ses héros tous le savoir qu’ils tentent d’acquérir, plus le savoir dont ils resteront exclus. Pourquoi tant d’efforts ? Pour montrer la vanité du savoir tel que l’utilisent les deux autodidactes ? (Flaubert voulait donner pour sous-titre à son roman Du défaut de méthode dans les sciences : lettre du 16 décembre 1879.) Ou pour montrer la vanité du savoir tout court ?
Un romancier encyclopédiste du siècle suivant, Raymond Queneau, a réfuté dans un essai l’accusation de bêtise qu’on adresse à nos deux héros (leur malheur, c’est d’être “épris d’absolu” et de n’admettre ni contradiction ni doute), et tenté d’épargner à Flaubert le qualificatif simpliste d’”adversaire de la science”.
“Flaubert est pour la science, dit Queneau, “dans la mesure justement où celle-ci est sceptique, méthodique, prudente, humaine. Il a horreur des dogmatiques, des métaphysiciens, des philosophes” (Bâtons, chiffres et lettres).
Italo Calvino. Leçons Américaines, Aide-mémoire pour le prochaine millénaire, traduit de l’italien par Yves Hersant, Gallimard, 1989, pp.180-3.








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