De dömdas Ö, 1946

3 11 2009

“Ahahah ! Sans pouvoir bouger un seul membre pour s’y opposer, un gémissement, une série de gémissements, des cadences de gémissements sans début ni fin se déchaînèrent en secousses douloureuses qui lui frappaient le diaphragme, lui déchiraient la poitrine, lui brûlaient la gorge, se forçaient un chemin au-delà de sa langue. Où donc allaient-ils ? Soudain un son éclata autour de lui, un son plein qui en quelque sorte le soulevait, l’inondant de toutes parts, coulant dans ses oreilles, brûlant et excitant comme la vapeur d’une baignoire; des courant sous-marins l’entraînaient doucement à travers des canaux dilatés, son corps léger comme un émerillon tournoyait lentement sous la moindre impulsion, et tout le temps il sentait sur sa peau la légère pression gantée du son maintenant plus aigu des doigts hésitants et insistants tendaient sa peau qui chatoyait comme une membrane dans la lumière piquante de la verdure du canal, ses nerfs étaient douloureusement enroulés autour de trois doigts cruels et plongés dans l’eau courante glacée, il était comme épluché vivant jusqu’au coeur du noyau – et là-dessus, il s’éveilla sur le petit pré habituel du rêve de la soif.” (p.12)

 

“Déshabille-toi, dit le père à l’enfant, mets-toi tout nu, pose tes vêtements sur la peau d’ours, penche-toi en avant comme le misérable ver que tu es, les jambes légèrement écartées le dos tourné à la porte, la tête aussi près que possible du plancher, la crinière doit pendre, comme ça tu ressembleras à un lion.

Il déroule la lanière du fouet qui n’en finit pas, tourne encore une fois la clé dans la serrure, les pas effrayés des domestiques s’arrêtent derrière la porte. Puis s’écoule une minute de silence, et brusquement on entend le roulement des voitures sous les voûtes, les chevaux hennissent, un charretier chante une chanson, lentement la lanière se détend sur le plancher et rampe comme un serpent vers l’enfant terrifié, au corps blanc comme de l’ivoire. Enfin la lanière se lève sur l’ordre de son maître, mais s’enroule autour d’un chadelier d’argent qu’elle projette violemment à travers la pièce.

- Reste tranquille, maintenant, joins les mains sur tes genoux, tends le dos pour me donner meilleure prise.

Le fouet siffle de nouveau, et soudain un canal rouge qui va de l’épaule de l’enfant jusqu’à sa hanche gauche est creusé en travers de toute cette blancheur.” (p.19)

 

“Des fragments de rêve voltigeaient à la surface; il était agenouillé et vivait éveillé tout ce qui lui était arrivé en rêve. Pendant ce temps, le flotteur rouge – maculé du sang d’un poisson géant – émergeait doucement de la mer avec d’infinies précautions, comme si le pêcheur invisible désirait à tout prix ne pas effrayer sa proie. La soif, pensait Lucas Egmont, tout est soif. La culpabilité, la peur, le remords, la cruauté, le mensonge, tout est soif, la fuite, la dégradation, les exploits, le désir d’être ensemble, tout n’est que soif.

Doucement renversé sur le dos par cette certitude, il vit soudain la surface ridée de la mer se tendre comme un drap de pompier en une immense quiétude bleue sous le soleil équilibriste qui se tenait encore rouge et ventru sur le sol et levait les yeux vers l’échelle et la corde. La soif, pensait-il, la soif autour de laquelle tout tourne, le seul point fixe dans un univers soluble, où étions-nous sans la soif – comme l’hôte unvité pour la première fois à diner et qui, embarrassé par le trop grand salon, ne sait quoi faire de ses mains.

Parce que la soif est la seule chose sûre, pensait-il, je peux encore vivre pendant un temps : pas pour l’étancher, non, mais pour l’entretenir, car si je perds la soif, que restera-t-il ?

Et entre l’aube et le matin, le rêveur qui est en chacun de nous et qui est le plus cynique de tous l’aida à fuir sur des coursiers rapides, loin de tout ce qui l’avait jusqu’alors poursuivi : la faute de son enfance au château et sa faute à la banque, la crainte de tout ce qui voulait le forcer à agir, le remords de s’être réfugié dans l’univers des diaphragmes et de la truite ensorcelée. Que te reste-t-il d’autre, pensait-il, sinon d’entretenir ta soif ? Si tu veux être mis en pièces par les choses sans importance, alors, bois !

Soudain de blancs nuages s’élevèrent de l’intérieur de l’île – c’étaient les seuls oiseaux de l’île, des sortes de mouettes muettes au cou dénudé, au bec rouge et crochu et au vol silencieux. Pris d’angoisse, il se souvint alors des minutes fiévreuses autour des bidons enterrés, des bousculades, des piétinements, de l’instant, de jouissance suprême quand le liquide inondait le palais, et de l’interminable torture qui suivait, quand il fallait rendre compte de tout; pourquoi avait-il trompé la banque, abusé ses patrons de façon éhontée et pourquoi avait-il fui avec l’argent longtemps caché ? C’était comme un véritable onanisme : une heure d’exquise tentation, une minute où tour cédait devant les délices de la douleur, un jour de repentir et de perfides embûches.” (pp.32-33)

 

Stig Dagerman, LÎle des condamnés, chapitre premier, “Soif de l’aube”, traduit du suédois par Jeanne Gauffin, Denoël, 1972





Consolation, part II

11 11 2008

Cace-dédi à Maëlle. Bis repetita. Le texte de Dagerman lu sur une musique de koudous par les Têtes Raides, extrait de l’album Banco. Dix-neuf minutes et trente-quatre secondes de jubilation. Mieux que regarder Chic ou lire A nous Paris. Mieux. Tranche. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois subir pour cela le supplice du gril de mes désirs. [...] Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouve un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un seau dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

A écouter sur Deezer.





Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

11 11 2008

Ce matin, après une nuit suant les poisons, je vis Je. Lui avais ramené d’Amsterdam un présent que je lui voulais remettre incessamment. Nous nous croisâmes au croisement de la Rue de la Montagne Sainte-Geneviève et de la Rue des Écoles. Pris un thé au Petit Café, sis au pied de Saint-Étienne-du-Mont. Elle m’a offert le titre de ce billet. Un court texte désespéré, trop lucide, zébré d’évidences et de mélancolie. Me rappelle l’image de la carcasse dans Pas à pas jusqu’au dernier de Louis-René des Forêts. Cette volonté de continuer son corps, scriptible, mais peinant à dire. Sa vision de la consolation comme une proie fugace et de tout homme comme un lézard me confondent. Le presque-commencement ci-après. Je m’aperçois cependant que je cherche Stig Dagerman et son œuvre sur le Net, on peut aussi tomber sur le texte in extenso, ici. En prime, sur le même site, cet article de Philippe Savary publié dans Le Matricule des Anges n°19 de mars-avril 1997 et intitulé “Stig Dagerman ou l’innocence préservée.”

[...] Le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.
Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Nous avons marché jusques au Louvre en passant par la Rue de Seine. Certaines galeries sont très belles. Les chats persans y côtoient des tapis à l’épithète commun. Des statues comme des Niki de Saint-Phalle. La laisse devant la Comédie-Française. Elle a rendez-vous Place de la Madeleine (pense à Doubrovsky et son essai sur “Ecriture et fantasme chez Proust”, à chaque fois) pour aller voir l’exposition sur J. Pollock et le chamanisme. Parlons de Saint-Petersbourg, de la Scandinavie, de ses cours de russe et de ses cours du soir aux Beaux-Arts. Eta kniga. Eta Stool. Eta stol. Eta bus. Mais non. L’après-midi, dans le 67, après le BHV, qui me menait avenue Trudaine pour un cours, des fous se hèlent. Une vieille comme Tatie Danielle et sa suivante de petite-fille à moustache, à la langue aussi mouillée d’acide que les lèvres carmin de son aïeule. Elles vitupèrent, vocifèrent. Coupant. Un vieillard fait son apparition. Gag à répétition. Je suis gêné. Middlesex refuse d’être lu. Je ferme le livre, les écoute sans les regarder. Peur de Méduse. Elles sortent.

En avance, m’arrête devant L’Atelier IX où travaille Je. Fermé. Vitrine intéressante, surtout les petits volumes. Je dirai quelque jour les livres entr’aperçus. Aimerais les lire auparavant. En retiens Moomin et la comète de Tove Jansson, feu une dessinatrice finlandaise, qui par ailleurs, ressemblait grandement à son personnage. Assurément une koudette. Je connaissais et admirais le manga quand j’étais petit sur l’île. Puis, lors d’une soirée chez ma professeur de lettres en hypokhâgne, je vis dans ses toilettes, les aventures des Moumines en B.D., et je sus que j’étais au paradis. Etrange du reste : les volumes datent de 1953 mais ne sont publiés qu’à présent. Moomin et la Comète paraîtra le 21 novembre aux Editions du Lézard Noir dans la collection “Le Petit Lézard”. On dirait qu’il y a même un village de Moumines en Finlande. Le site officiel. N’importe. Je ne sais pourquoi mais ce soir, j’aimerais revoir le monstre, le ou la ? Groke, vivant dans la terre et se modelant à l’envi d’arbres et de rochers. Ses “mains” comme celles d’un Crésus nordique aux accents de Reine des Neiges. Son souffle froid et silencieux me fascinaient, enfant. On eût dit l’anéantissement sans douleur de toute la chaleur du monde. Sa démarche lente, sûre. L’évolution de son dessin est aussi très intéressante, ainsi et puis.

Théâtre. Ils partent pour ne plus revenir. Pense à Dagerman. Groke, c’est un peu lui. Il doit avoir raison. Dont acte.