Audience

4 04 2011

Qu’avez-vous à me regarder, a-t-il envie de crier. Mais il ne crie qu’avec les yeux. C’est le seul cri qu’il peut lancer. L’autre cri, le vrai cri est enseveli très loin au fond de lui-même. C’est un oeuf gisant sous du sable chaud et il faut beaucoup de chaleur pour le faire éclore. Il éclora mais tant que la coquille n’est pas brisée, personne ne sait comme il sera. Pas même lui.

[…]

Bérit parle d’un canapé, du canapé de sa chambre. Elle décrit le dossier et raconte qu’il tombe à chaque fois que l’on s’assied. A tout cela Gun sourit. Le père, lui, ne sourit pas, Bengt non plus. Soudain, ils éprouvent un profond malaise. Ils trouvent très pénible de voir Bérit si différente de ce qu’elle est ‘habitude. Il s ne peuvent pas sourire. Chaque homme a son public et personne ne doit se montrer différent de ce qu’il est censé être. Sinon ce public est déçu. Non pas parce que la nouvelle interprétation est mauvaise, mais parce qu’elle est nouvelle. Une personne qui vient d’en appeler à notre pitié, à notre tristesse ou à notre peur ne doit pas commencer subitement à éprouver notre joie de la façon dont elle vient d’éprouver notre gravité. Il ne faut pas que trop de choses prennent place en nous, dans un seul individu. Dans ce cas, nous ne sommes pas quelqu’un de sûr. Nous n’aimons pas celui dont nous ne sommes pas sûrs. Et celui qui semble être arrivé à tout placer, nous le haïssons, car c’est contraire à la règle du jeu. Les personnes vraiment populaires sont tout à fait uniformes, elles sont toujours elles-mêmes, c’est-à-dire telles que nous autres nous nous attendons à les trouver.

Stig Dagerman, in L’Enfant brûlé (Brant Barn), pp.150/5/6, traduit du suédois par E. Backlund, L’Imaginaire Gallimard





Inutile

4 04 2011

Ta mère n’a pas recousu tes affaires. Tu ne pars pas, pour la millionième fois, rechercher la réalité de l’expérience ni façonner dans la forge de ton âme la conscience incréée de ta race.

Nul antique ancêtre, ni antique artisan ne t’assistera aujourd’hui ni jamais.

 

Tu n’as rien appris, sinon que la solitude n’apprend rien, que l’indifférence n’apprend rien : c’était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger : qu’entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mias tu est si peu de chose et le monde est un si grand mot : tu n’as jamais fait qu’errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres des façades, des devantures, des parcs et des quais.

 

L’indifférence est inutile. Tu peux vouloir ou ne pas vouloir, qu’importe ! Faire ou ne pas faire une partie de billard électrique, quelqu’un, de toute façon, glisera une pièce de ving centimes dans la fente de l’appareil. Tu peux croire qu’à manger chaque jour le même repas tu accomplis un geste décisif. Mais ton refus est inutile. Ta neutralité ne veut rien dire. Ton inertie est aussi vaine que ta colère.

Tu crois passer, indifférent, longer les avenues, dériver dans la ville, suivre le chemin des foules, percer le jeu des ombres et des fissures.

Mais rien ne s’est passé : nul miracle, nulle explosion.

Chaque jour égrené n’a fait qu’éroder ta patience, que mettre à vif l’hypocrisie de tes ridicules efforts. Il aurait fallu que le temps s’arrête tout à fait, mais nul n’est assez fort pour lutter contre le temps. Tu as pu tricher, gagner des miettes, des secondes : mais les cloches de Saint-Roch, l’alternance des feux au croisement de la rue des Pyramides et de la rue Saint-Honoré, la chute prévisible de la goutte d’eau au robinet du poste d’eau sur le palier, n’ont jamais cessé de mesurer les heures, les minutes, les jours et les saisons. Tu as pu faire semblant de l’oublier, tu as pu marcher la nuit, dormir le jour. Tu ne l’as jamais trompé tout à fait.

 

Longtemps, tu as construit et détruit tes refuges : l’ordre ou l’inaction, la dérive ou le sommeil, les rondes de nuit, les instants neutres, la fuite des ombres et des lumières. Peut-être pourrais-tu longtemps encore continuer à te mentir, à t’abrutir, à t’enferrer. Mais le jeu est fini, la grande fête, l’ivresse fallacieuse de la vie suspendue. Le monde n’a pas bougé et tu n’as pas changé. L’indifférence ne t’a pas rendu différent.

 

Tu n’es pas mort. Tu n’es pas devenu fou.

 

Les désastres n’existent pas, ils sont ailleurs. La plus petite catastrophe aurait peut-être suffi à te sauver : tu aurais tout perdu, tu aurais eu quelque chose à défendre, des mots à dire pour convaincre, pour émouvoir. Mais tu n’es même pas malade. Tes jours ni tes nuits ne sont en danger. Tes yeux voient, ta main ne tremble pas, ton pouls est régulier, ton coeur bat. Si tu étais laid, ta laideur serait peut-être fascinante, mais tu n’es même pas laid, ni bossu, ni bègue, ni manchot, ni cul-de-jatte et pas même claudicant.

 

Nulle malédiction ne pèse sur tes épaules. Tu es un monstre, peut-être, mais pas un monstre des Enfers. Tu n’as pas besoin de te tordre, de hurler. Nulle épreuve ne t’attend, nul rocher de Sisyphe, nulle coupe ne te sera tendue pour t’être aussitôt refusée, nul corbeau n’en veut à tes globes oculaires, nul vautour ne s’est vu infliger l’indigeste pensum de venir te boulotter le foie, matin, midi et soir. Tu n’as pas à te traîner devant tes juges, criant grâce, implorant pitié. Nul ne te condamne et tu n’as pas commis de faute. Nul ne te regarde pour aussitôt se détourner de toi avec horreur.

 

Le temps, qui veille à tout, a donné la solution magré toi.

Le temps, qui connait la réponse, a continé de couler.

 

C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue.

 

Cesse de parler comme un homme qui rêve.

 

Regarde ! Regarde-les. Ils sont là des milliers et des milliers, sentinelles silencieuses, Terriens immobiles, plantés le long des quais, des berges, le long des trottoirs noyés de pluie de la place Clichy, en pleine rêverie océanique, attendant les embruns, le déferlement des marées, l’appel rauque des oiseaux de la mer.

 

Non. Tu n’es plus le maître anonyme du monde, celui sur qui l’histoire n’avait pas de prise, celui qui ne sentait pas la pluie tomber, qui ne voyait pas la nuit venir. Tu n’es plus l’inaccessible, le limpide, le transparent. Tu as peur, tu attends. Tu attends, place Clichy, que la pluie cesse de tomber.

Georges Perec, Un homme qui dort, 1967, excipit

 





Love

4 04 2011

« L’homme qui est amoureux trouve un coquillage sur le rivage. Lorsqu’il le porte à son oreille, il n’entend ni la mer, ni le vent ni les anges, mais sa propre voix est en train de chanter : Je t’aime. Il n’a jamais rien entendu d’aussi beau.

Sur un autre rivage, tous les hommes sont endormis. Quelqu’un marche lentement le long de la mer, les porte l’un après l’autre à son oreille, écoute. Dans certains de ces coquillages humains il entend des chiens aboyer, dans d’autres des tigres rugir dans le lointain ou bien des marteaux résonner, dans d’autres encore gronder le vacarme des machines. Mais dans l’un d’entre eux il entend l’écho d’un poisson. C’est le bruit que fait l’homme qui est amoureux lorsque quelqu’un le porte à son oreille.

Si les planètes pouvaient aimer, elles quitteraient leur orbite et causeraient le chaos. Le salut du monde n’est dû qu’au fait que l’amour est impossible. L’homme qui est amoureux devine, lui aussi, que l’amour est le jumeau de la mort. Mais cela ne l’empêche pas, lui qui est captif de son destin, de pénétrer de force dans la cellule de son voisin en criant de joie : Je suis libre ! »

 

Stig Dagerman, L’homme qui est amoureux, publié de façon posthume en 1955