Tentative d’épuisement d’un lieu nivernais

9 08 2008

Aurais-je su alors que les sons ensorcelants de ce violon (que j’imaginais être le violon de Crémone, ramené à la vie par un ancêtre de Heifetz) étaient l’écho d’une atroce souffrance, que j’aurais refusé de croire la vérité. Tout dans cette ville devait être magique, le sang s’y transmuer en or, la mort en art de la fugue. Linda Lê in Personne (éd. Christian Bourgeois, p.25).

Passée la méridienne. L’impasse de la Bagatelle, encerclée par les trains et les ânes, obombre la volonté. La mue en oisiveté du plus mauvais aloi. Le porte-partitions ressemble à des essuie-glaces que l’on aurait harnachés au piano. Et la cravate du père, dans son cadre rouge, n’est plus qu’une virgule sur une page trop rêche. Rhapsodie silencieuse des moineaux qui s’égaillent devant les coups sourds d’un marteau avoisinant. Les bouleaux en vis-à-vis ne s’en formaliseront pas.

Ce jour d’hui, un billet ténu pour partager quelques bonheurs de lecture : The Dead of Jericho (quartier résidentiel sis à l’ouest de Weston Street sur les rives du canal d’Oxford – et pas autre chose) de Colin Dexter (d’aucuns visionnent-ils les épisodes de l’Inspecteur Morse sur la TNT ?). Je n’en dis encore rien. Mais la première moitié de ce roman est jubilatoire. D’un épigraphe concernant les propositions conditionnelles latines, il parvient à écrire un chapitre haletant et lumineux. A terminer. L’autre, c’est personne de Linda Lê. Nancy Huston la compte d’ores et déjà au rang de « professeur de désespoir ». Qu’ajouter ? Je l’ai emprunté à la bibliothèque à cause de sa couverture – oui, c’est mal mais Judith et la tête d’Holopherne par Cranah l’Ancien possède la force d’un argument imparable. J’avais déjà lu avec une joie sans mélange quelques uns de ses précédents romans, Les aubes, Voix ou encore Les Trois Parques. Mais là, c’est une trémulation peu commune à laquelle on doit faire face. L’écriture est sédimentée. Trois voix se croisent, quatre enquêtes se superposent. Personne est le personnage principal. Il découvre sur un ordinateur par lui subtilisé dans une décharge, les écrits lapidaires et lacunaires d’une jeune femme. Peut-être l’a-t-il inventée (qu’importe au fond). Il la nommera Tima. Et c’est là que débutent les rixes – entre l’auteur et Personne, entre Tima et Prague, voire entre Personne et son statut même de personnage. Linda Lê évoque au tiers du livre le magnétisme rémanent de l’un de ses doubles. Elle n’aurait pu trouver meilleur état-civil.

D’un bonheur l’autre, C. a fini de lire Dommage que ce soit une putain. Il me reste à terminer Cherokee de Jean Echenoz et La vieille dame qui marchait dans la mer – film étrange de Laurent Heynemann se fondant sur une histoire de San-Antonio (sic et las !), dans lequel Jeanne Moreau – Lady M. – avant de frapper les trois coups dans le lagon guadeloupéen pour faire venir son gigolo, s’adresse à Lui en ces termes : « Seigneur, Vous ne vous lassez donc pas de moi ? Pécheresse au cul cent mille fois déshonoré ! Ô mon Dieu ! Ne permettez jamais que je renonce. Faites que subsistent toujours cette louche faim d’amour, cet émoi qui me préserve de la mort, cette attente infernale qui accélère les battements de mon cœur, cette pitoyable fringale de chair fraîche. Je suis une vieille salope, Dieu d’infinie bonté. »

Amen.

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2 responses

13 08 2008
Alice

« à cause de sa couverture » : non c’est pas mal.

13 08 2008
infundibuliforme

A bien y réfléchir, oui. Surtout quand on découvre ce que peut dire et faire une tête dépourvue de ses sous-fifres.

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