Les infortunes de la vertu

6 09 2008

La violence de la joie spasmodique est profondément dans mon coeur. Cette violence, en même temps, je tremble de le dire, est le coeur de la mort : il s’ouvre en moi ! L’ambiguïté de cette vie humaine est bien celle du fou rire et des sanglots. Elle tient à la difficulté d’accorder le calcul raisonnable, qui la fonde, avec ces larmes… Avec ce rire horrible… Georges Bataille dans l’Avant-Propos aux Larmes d’Eros

C’était humain – en tout cas la forme de cette sorte de gnome difforme portait à penser que c’était proche de l’humain. C’était un morceau de corps nu, d’environ quatre-vingt-dix centimètres, on décelait les traces d’une castration du pénis, le tronc était court et potelé. Absence de pieds en deça des chevilles comme si les extrémités avaient été broyées et rognées, pas d’ongles aux doigts des deux mains. (…) Plus on l’observait, plus sa forme monstrueuse imposait cette conclusion : le gnome avait un pénis à la place de la langue. Shozo Numa in Yapou, Bétail humain (éd. Désordres/Laurence Viallet) – description d’un cunnilinger salement amoché par une chute depuis l’espace.

Adoncques, ai commencé de lire les deux ouvrages que je cite en épigraphe. Le premier est une somme géniale sur l’érotisme, sa naissance et son devenir, où l’on voit se profiler la relation tendue entre érotisme et mort, cette « petite mort » qui préfigure la mort définitive. Il s’agira de dépasser les limites de la raison pour entrevoir les correspondances désordonnées, une fois ce seuil franchi, « de l’horreur et d’une volupté qui m’excède, de la douleur finale et d’une insupportable joie. » Tant il est vrai que pour celui qui ne « rêvait que de tombes sans colombes » (dixit Lo Duca dans sa préface), le rire, caressant par trop souvent l’abîme, est plus divin que les larmes. C’est ce qu’il avance dans Ma Mère. Références artistiques à foison et parfois déroutantes. Brassaï et Pierre Klossowski y sont souvent évoqués. Pour l’ instant, je divague quelque part entre les aurignaciens et les « calembours plastiques. »

A noter d’ailleurs que les deux livres commencent par Le ou Au commencement. Une sorte de genèse du mal revisité par de très grands disciples et maîtres. Mais quand Bataille tutoie le sublime, Numa coudoie l’immonde, le fantastique, la violence et la volupté. Il y a évidemment de cela chez Bataille, mais suggéré, pas exposé avec autant d’ardeur. Je ne parle ici que des Larmes d’Eros. Ce qui est à l’oeuvre dans Le bleu du ciel – en avais acheté un exemplaire à Lannion dans la librairie Voyelles -une libraire très aimable qui disait que les gens gardaient leur Bataille – ou Madame Edwarda, Le Mort, Histoire de l’Oeil, quoique dépassant les simples voies de faits SM, fétichistes, scato, uro de Bataille et lui conférant le pouvoir d’être au-delà de tout, ne nous intéresse pas ici puisque c’est d’Eros que nous parlons. Mais oui, une partie plus équitable eût dû opposer le nain qui se fait pisser dessus chez Bataille à la tête de pénis du cunnilinger nomien.

Mais avec Numa, c’est différent. Ce livre est drôle. N’ai pour l’instant lu que trente pages du premier tome. Les trois réunis doivent atteindre les 1300 « écrit petit. » Portrait croisé. D’abord, un jeune homme japonais et sa fiancée allemande, se promenant à Wiesbaden à cheval, devisent de l’art du dressage. Déjà sont employés les termes de « maîtresse », « esclave ». Puis, « au même moment », le deuxième chapitre s’ouvre sur les pérégrinations d’une tribu nordique 1600 ans auparavant mais à la même date : année 380 est-il écrit. Mathématiquement impossible puisque les deux tourtereaux conversent en 196X. Passons. Pourquoi 380 ? Parce que cette tribu est surveillée par la fille de la marquise Jansen, Pauline. Elle a pour mission de voyager à travers le temps pour recueillir des clichés de la Terre. Elle, vit sur Karl, la planète mère avec sa femme, Robert (ou Bobby). Territoire de l’Empire EHS. Année 3970. Notre époque est bien sûre dite an-historique. Les femmes ont le pouvoir et mettent des ceintures de chasteté à leurs époux quand elles partent en mission. Rentrant chez elle une fois sa tâche accomplie (une seconde équivaut à une année terrestre), envie prend à Pauline de se délasser en se masturbant avec son cunnilinger, sorte de marche-pied vivant, doté d’un névraxe, et répondant aux mouvements des cuisses de sa maîtresse. Tout va pour le mieux : Bobby est son boy utérin et de lui elle a fait cinq bonbons et un cigare hormonal. Mais se laissant aller à trop de langueur, Pauline en oublie le pilotage automatique. Bug ! Elle tombe avec son vaisseau en 196X à quelques mètres des amoureux. Sa chute tuera au passage les deux chevaux attelés dans le cabanon et le chien. Clara – cravache en main et bombe en place – et Rinichiro – nu car il était allé se baigner dans le lac – se précipitent pour la secourir. S’ensuit un quiproquo car Pauline, pensant avoir atterri sur une colonie de la planète mère, ne pourra jamais se douter qu’elle est en fait revenue en 196X. Elle croit (à tort ?) que Clara est la maîtresse de Rinichiro qui lui, serait son Yapou – sorte d’esclave élevé en batterie, autrefois humain et vivant avec les siens sur une planètes qui les cultive. Le terme yapou serait formé à partir de Jaban, pays des barbares. Jaban + yapou a donné Jap. Oui, les Yapous sont les descendants des Japonais et sont appelés à devenir les meubles et les objets sexuels des habitants de Karl. Le cunnilinger est sévèrement puni pour avoir empêché sa maîtresse de contrôler mieux une situation désespérée. Rinichiro nu comme un ver – ce que ne cesse de répéter le narrateur – et Clara suivent Pauline à l’intérieur du vaisseau. Toute ressemblance avec les noms utilisés par Sade serait-elle fortuite ? Je ne sais pas. Et ce Jansen, serait-il innocent ? En lisant Pauline, j’entends Justine.

J’en suis là ! Je n’en puis mais !

Le livre a été publié en 1956 et déjà l’auteur évoque des sex toys vivants, comme les cunnilingers ou les penilingers (dont les hommes se servent avec un profond sentiment de culpabilité puisqu’ils prouvent leur frustration de voir partie leur épouse). Item, la lecture autant que l’écriture est vive, sans temps mort. L’auteur dit de quoi il parlera dans les chapitres suivants et où trouver une description détaillée de ce qu’il évoque. Bien sûr, les premiers chapitres regorgent de phrases accrocheuses : « Ces deux-là ne se doutent pas le moins du monde de l’étrange destin qui les attend. Le rideau est déjà levé, ils se trouvent sur la scène… » Néanmoins, c’est entêtant, endiablé, généreusement masochiste, sadique et cruel. C’est Yukio Mishima -il faudrait que je parle de la fin du Tumulte des flots un soir – qui d’ailleurs célèbre Yapou en quatrième de couverture : « Yapou, bétail humain est le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait écrit après-guerre. Ce que j’admire dans ce roman, c’est qu’il apporte la preuve que le monde change. L’une des prémisses à ce qu’on appelle le masochisme est que l’humiliation est une jouissance; à partir de là, quelque chose est possible. Et quand ça se réalise, ça prend la forme d’un système qui finit par recouvrir le monde entier. Plus personne ne peut alors résister à ce système théorique. Et tout finit par être englobé, la politique, la littérature, la morale. Ce roman parle de cette terreur. »

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