E.Z.

7 10 2008

C’est aussi que depuis sa première grande affaire aux Jeux de Londres, à vingt-six ans, Emile est inégalé, Emile est inégalable. Pendant les six années, les deux mille jours qui vont suivre, il sera l’homme qui court le plus vite sur Terre en longues distances. Au point que son patronyme devient aux yeux du monde l’incarnation de la puissance et de la rapidité, ce nom s’est engagé dans la petite armée de synonymes de la vitesse. Ce nom de Zatopek qui n’était rien, qui n’était rien qu’un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse imiptoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement, de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ça va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter qui cette machine est lubrifiée par un prénom fluide : la burette d’huile Emile est fournie avec le moteur Zatopek. Jean Echenoz in Courir, aux Editions de Minuit. 13,50 €. Sort demain.

Savais que j’aurais dû écrire mon article hier – journée épuisante s’il en était. Savais que d’aucuns auraient été plus rapides que moi. Mais peu importe. J’ai lu Courir de Jean Echenoz. La chose est dite.

Emile travaille chez Bata – les  chaussures oui – Tatra : l’usine de voitures – tout cela va vite très vite – cantor – Parcours de Zlin – la course naît de la contrainte – et l’histoire devient une réflexion formidable sur l’écriture, ses détracteurs, ses admirateurs et tout l’appareil théorique (fascination/répulsion) qui l’entoure – Zatopek en inventeur du sprint final – p.24 : « Il veut tout savoir jusqu’où » – cendrée – mâchefer – les échecs consécutifs en allégorie – la couse d’E.Z. se fait aussi la course au style d’EchenoZ – en anagrame protectrice – un style qui lui permet de rafler tous les prix dans les disciplines du 5,000 mètres et du 10,000 mètres mais un style qui n’a justement aucun style – l’engouement des thuriféraires commence à passer et Emile doit faire face aux vicissitudes du communisme et de son ralliement à Dubcek – ce portrait célère de Zatopek fait penser à Ravel – même générosité de l’auteur – même envie de ne pas en finir – même tragique. Seule discordance : Emile est un ange.

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2 responses

7 10 2008
Christiane

C’est intéressant ce que vous offrez de votre lecture double de l’écrivain et de l’homme qui court et que sa course soit « née d’une contrainte » intérieure. J’aime beaucoup.

7 10 2008
infundibuliforme

Oui, car au début du livre, à l’entrée des Allemands en Moravie, le narrateur explique bien qu’Emile ne se préoccupe que peu ou pas du tout du sport. Ironie du s(p)ort : il travaille dans une usine de chaussures (il pulvérise les silicates). Aversion atavique : « La course à pied, par exemple, c’est vraiment ce qu’on fait de mieux dans le genre : non seulement ça ne sert à rien, fait observer le père d’Emile, mais ça entraîne en plus des ressemelages surnuméraires qui ne font qu’obérer le budget de la famille. » (p.13). Au final, son goût pour la course dérive d’une des initiatives prises par la propagande nazie à l’endroit des jeunes étudiants et visant à manifester un sentiment de fraternité au cours de manifestations sportives « assez obligatoires ». Le pire est que jamais Emile ne regimbe. Sa douceur sera son calvaire.
Réflexion sur l’impossibilité d’un style aussi : parler de l’absence de style du coureur mais avec quel style ! Au final, qu’importe le style puisque E.Z. gagne toutes ses courses. Echenoz en clair-obscur. Courir au style avec un style peu commun. Difficile à dire.
Ce roman est selon moi assis sur une branche oulipienne. Parler sous la contrainte revient à parler de cette contrainte et de la faire sienne pour produire quelque chose de beau, d’unique – ici, courir pour et avec l’accord du Parti communiste en acceptant de refuser des courses dans des pays capitalistes – là, devenir l’homme le plus rapide du monde et le plus populaire de Tchécoslovaquie avant de subir la lassitude des coureurs et du public trop habitués à le voir gagner. Où comment faire éclore une fleur profane sur le sol de l’interdit. Du contraint et forcé. L’écrivain doit se situer à peu près là, entre la fleur et la bombe.

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