Bodeln, 1933 – sample 1

1 11 2009

«  »Vous déciderez-vous enfin à jouer ? cria un monsieur blond et sympathique, qui dirigeait son browning vers leur cachette.

– Non ! beuglèrent les Noirs.

– Mais nous avons un autre orchestre ! cria quelqu’un, essayant de rétablir un peu de calme. Nous en avons un autre !

– Au diable cette sentimentalité ! Ceux-ci doivent jouer ! Debout, les singes ! »

On les arracha de leur abri et le fracas recommença, pire qu’auparavant. Ce fut un tohu-bohu insensé. Des objets volaient de tous côtés comme des projectiles mortels, de petits hommes se tenaient debout sur des chaises et criaient. Les Noirs furent pourchassés dans toute la salle.

« Voyons, que diable ! Nous sommes pourtant civilisés !…

– Quoi ! Si tu répètes ces paroles, je te descends !

– Civilisation – fi !  »

Un grand gaillard noir, probablement celui qui avait donné un coup de poing, s’élança comme un possédé, renversa tout à coups de pied sur son chemin et distribua des knock-out meurtriers à gauche et à droite, jusqu’à ce qu’il fût abattu par un coup de revolver bien dirigé. La main pressée sur son coeur, il tomba avec une sorte de grand rictus sans expression. Les autres rassemblèrent leurs forces dispersées et, agrippant des chaises en guise d’armes, fendirent le crâne de ceux qu’ils pouvaient atteindre. Jusqu’au moment où ils tombaient, ils luttaient dans une rage aveugle, le blanc de leurs yeux brillant de haine.

[…] Et les Noirs jouèrent. Les yeux injectés de sang, les mains et les visages injectés de sang, ils jouaient comme des forcenés. C’était une musique comme on n’en avait jamais entendu, folle, terrifiante, qui faisait songer à des cris nocturnes dans la jungle ou au tonnerre des tam-tams quand les tribus de la forêt vierge se réunissent après le coucher du soleil. Au premier rang se tenait un Noir géant. Les dents serrées, il battait du tambour comme un possédé, le sang coulait le long de son cou d’une blessure béante à la tête et sa chemise déchirée était toute rouge. De ses grands poings ensanglantés il frappait plus fort; les autres instruments se fondant avec le sien, on aurait dit un seul hurlement inarticulé.

Magnifique ! Magnifique ! Les Blancs dansaient, sautaient et bondissaient au rythme de cette musique. On dansait partout dans l’immense local – c’était comme un chaudron de sorcière aux vagues bouillonnantes.

[…] Les femmes rayonnaient de désir et de beauté; elles jetaient des coups d’œil ardents sur le grand Noir ensanglanté et glissaient la jambe entre celle de leurs cavaliers : les hommes se serraient nerveusement contre les bas-ventres, excités par les regards et par les revolvers encore chauds qui ballottaient sur leurs dos comme un membre viril supplémentaire… »

 

Pär Lagerkvist, Le Bourreau, traduit du suédois par Marguerite Gay et Gerd de Mautort, Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1997

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