Uppsala, le 29 sept. [1867]

17 03 2011

Cher Oscar !

Tu voudrais probablement avoir plus de détails sur ma nouvelle situation.

Je ne me suis pas encore fait une vraie opinion sur la vie universitaire tant décrite et tant exaltée ni sur les « jours heureux de notre vie d’étudiants ».

Ne crois surtout pas que c’est une vie où l’an danse sur les roses, non, c’est une vie faite de privations et de peines, surtout si l’on se fixe comme objectif de se rendre utile à l’Etat et à la société le plus vite possible. Néanmoins, malgré la prose qui encombre notre existence quotidienne, cette existence demeure si pleine de poésie – éléments essentiel pour un jeune esprit ! – qu’on éprouve ne serait-ce que l’illusion d’être heureux, même lorsqu’on n’est pas certain d’avoir un morceau de pain le lendemain. Avec quelle facilité arrive-t-on à supporter les petits soucis, les contrariétés, les revers ! Quand le repas ne remplit pas le ventre, il est du moins accompagné de plaisanteries ; on garde la bonne humeur et on évit de se plaindre, si on a un ami qui partge vos malheurs. Fait-il froid dans la chambre, si froid qu’on n’arrive même pas à tenir un livre, alors on se donne la main et on sort faire une promenade qui vous réchauffe, corps et âme. Au lieu de se fâcher, on choisit de rire – et l’avenir vous sourit, faisant miroiter de beaux tableaux d’une carrière brillante, même lorsqu’on sait que l’avenir qui vous attend est celui d’un pauvre enseignant – tout se présente sous un beau jour – on se sent heureux… Rien d’étonnant à ce que les gens âgés évoquent avec nostalgie leur passé d’étudiants, si plein de bonheur – le vrai chagrin n’existe pas pour un jeune esprit qui se nourrit de chimères – tandis que pour un homme adulte il existe bel et bien.

Je fréquente peu de monde, pour plusieurs raisons – d’une part, parce que je n’en éprouve pas le besoin, ayant un ami qui partage mes joies et mes soucis, et d’autre part, parce que mon plus grand plaisir consiste à emmagasiner autant de connaissances que possible, je n’ai pas d’autres ambitions. Quant aux plaisirs, c’est une denrée rare ici, mais ils existent quand même : ce sont les fêtes réunissant les étudiants originaires de la même région en l’honneur de Bacchus, source éternelle de joie.

[…]

Grand merci pour les envois. Les cigares ont été un succès : les étudiants démunis n’attachent pas d’importance à la qualité et préfèrent un cigare, n’importe lequel, à une pipe.

August est invité à dîner dans une famille de sa connaissance, j’ai donc passé la soirée en solitaire. En finissant mon maigre repas – du lait et du pain (sans beurre) – je ne pouvais m’empêcher de penser aux dîners de dimanche à la maison, magnifiques (par comparaison) – mis sans dépit aucun ! Une matière aussi vile que la nourriture ne pourra jamais affecter ma paix intérieure  – non, je suis à présent un philosophe – ou tout au moins inscrit à la faculté de philosophie.

Salue papa, maman et la fratrie, ainsi qu’Edla : donne-lui de mes nouvelles – ça l’intéresse peut-être encore.

 

Ton frère et ami August

 

in August Strindberg, Correspondance, Tome I (1858-1885), traduite par Elena Balzamo, Zulma, 2009

 

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